• Accueil
  • > Les sentiers de ma jeunesse

Les sentiers de ma jeunesse

Nés sous X…. (Part Two )

f00030511.jpgDans le cadre de ses pages « Les sentiers de ma jeunesse » Walk on the blue line a recueilli un témoignage, qu’on aurait pu intituler, Itinéraire d’un enfant gâté.

Pendant des années, Emmanuel, n’a pas souhaité s’exprimer, sur ce sujet, tant il était tenu pour tabou, par sa famille. On était alors bien loin de Beaumarchais :

« Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur. »

Aujourd’hui il choisit de raconter librement un épisode de sa ( ?) vie …

« En classe de « math-élem », j’étais parmi les meilleurs…d’ailleurs j’étais toujours le premier. Prix d’excellence du CP à la terminale, à l’époque où l’on recevait des livres pour chaque matière, si l’on figurait dans le tiercé de tête : j’ai garni une bibliothèque…

Pourtant en cette année 64/65, la classe de mathématiques de Monsieur Robert Abensour fut perturbée par l’arrivée d’un extra-terrestre et autant le dire tout de suite, un sérieux rival, qui vit son auréole s’agrandir par l’effet d’un premier prix au concours général de Grec et de Latin, à l’âge de 14 ans; cet exploit lui vaudra un passage à l’Ortf dans l’émission jeun’s de l’époque , Âge Tendre et Tête de Bois, présentée par Albert Raisner.

Jean Charles Naouri…Bachelier à 15 ans, Normale sup à 18 !

Robert Abensour…

Rien qu’en pensant à lui je me dis qu’il aurait pu faire le bonheur d’Alexandre Arcady,023v0210dc1.jpg avec ses répliques frappées du sceau de la Famille Hernandez, à un tel degré, qu’on eût pu lui prêter une maîtrise de « pataouète ». Il est vrai que de son Algérie natale, il avait gardé un fort accent pied-noir…Une seule fois, je l’ai entendu parler de la guerre, avec mon père, la vraie, celle que raconte Rachid Bouchareb dans son film Indigènes, celle qui envoie au casse-pipe des cohortes de jeunes qui se font mitrailler sur les flancs du Mont Cassin. Il avait traversé la Méditerranée pour libérer l’Italie et la France : rien que pour cela nous le respections.

Son visage buriné par le soleil, lui donnait un certain charme, dont il ne faisait pas profiter les élèves de sexe féminin vu que le Lycée Perier appliquera jusqu’en 1967 une mixité intraitable, mais pas totalement étanche.

« Peut être un petit peu trop nerveux »

Un jour, je l’avais entendu demander l’autorisation à une mère de gifler son enfant à qui il donnait des cours particuliers : la maman lui avait gentiment expliqué qu’il était uniquement payé pour enseigner les mathématiques.

Abensour était décontenancé par la facilité avec laquelle Naouri arrivait à résoudre tous les types de problèmes, en empruntant des chemins auxquels il n’avait pas songé. S’il avait réalisé qu’il avait devant lui le futur directeur de cabinet d’un ministre de Mitterand et le PDG d’un « Géant » de la distribution, il en aurait à coup sur fait une syncope.

Au Lycée Thiers, puisque c’est par ce prestigieux lycée que transitait mon histoire, le destin me fit prendre une trajectoire qui passait par l’hypotaupe de Victor Charlier de Chily surnommé Le Chach et la classe de Mr Jules Brun (le « J ») en « spé », le f00281551.jpgprofesseur de physique, Monsieur Rivière, étant affublé du surnom de Rif; et cela donnait prétexte à quelques onomatopées du style « Ouka – Rif » par référence aux montagnes du Maroc ou à de vagues citations latines tel que « Rifendo mores ».

Parce que je craignais Brun, la suite me prouvera que j’avais raison, et que je doutais des capacités de Rivière à nous préparer aux concours d’entrée des grandes écoles, mes préférences allaient vers Monsieur Pfeifer. »

« Dans les années 60, M. Pfeifer était connu sous les surnoms de « le Pfeif » ou Le Bicou par les élèves de la Taupe Ampère du Lycée Thiers de Marseille, où il enseignait la classe B de maths-spé. »

Sur l’air de la Galette de Saint-Cyr, on exhibait son « permis de chasse » , on chantait la fierté d’être taupin, la joie d’avoir passé le premier des bizutages :

Jéhovah fit sortir le taupin du néant.

Planant sur l’Univers de son vol de géant,

Du flot de ses calculs, il inonda le monde

Et répandit partout sa science féconde.

J’ai beaucoup souffert durant cette « prépa », entre les veilles de colles et les ks840651.jpgreproches au vitriol de Monsieur Brun. Son cynisme, le terme étant un doux euphémisme, me poursuivit, au sens propre, jusqu’à Paris.

Il me fallut des heures d’écoute de musique classique en alternance, il est vrai, avec les Beatles et les Stones, des nuits passées sur France Culture ou France Musique pour ne pas sombrer moralement.

Lui suis-je redevable ?

Si en me traitant de « Candidat zéro » en décembre 1966 il ne fit que renforcer ma combativité, je ne peux oublier qu’il ne cessa de m’accabler de remarques inappropriées qui de nos jours lui auraient sans doute valu bien plus qu’un simple rappel à l’ordre.

C’était avant 68, en ces temps anciens où celui qui apportait le savoir et qui de plus, préparait aux examens, ceux qui compteraient un jour parmi l’élite de la nation, était l’objet de toutes les vénérations.

Aujourd’hui il y a prescription et ses remarquables qualités de professeur se doivent d’être reconnues.

Avec le recul des années je réalise que les rapports avec le corps enseignant furent tendus jusqu’à la fin; l’anecdote suivante en atteste.

Alors que le « magister » pestait contre la présence de mon père à mes côtés dans la capitale, le jour des examens, j’entendis ce dernier lui murmurer :

bxp602961.jpg« Monsieur Brun tu t‘appelles Jules, comme Raimu, mais tu n’en auras jamais le talent. »

Les concours d’entrée à l’école des Mines, aux Ponts et Chaussées, à Supélec, à Normale Sup, et à Polytechnique, je les ai tous présentés.

Je les ai presque tous réussis : Normale Sup. manquait à l’appel.

Le 14 juillet 1967, alors que les troupes défilaient sur les Champs-Élysées, je m’affûtais pour les dernières épreuves. L’année suivante j’arpenterai à mon tour la grande avenue avec mes condisciples. Bien plus tard j’oeuvrerai pour la réussite de ce même évènement.

Une fois la victoire acquise, je fus confronté à un problème inattendu et il ne s’agissait pas de mathématiques. Le bruit courait que les candidats ayant réussi leurs examens pouvaient se voir refuser l’entrée de l’école après visite médicale en raison d’une surcharge pondérale ! Rien que ça…

J’ai donc gravi, en plein mois d’août, les kilomètres de bitume fondant, de la corniche des Crêtes, dans la petite station balnéaire de La Ciotat ; j’entamais ainsi une course contre la montre qui s’avéra bien inutile, croyant gagner le paradis en brûlant en enfer.

Pendant ce temps là, les gendarmes (et non les renseignements généraux) avaient tenu à mener une enquête de voisinage pour savoir ce que l’on pensait de nous, du côté de l’avenue du Prado…en un mot : étions-nous des sympathisants communistes ? Cette démarche d’une rare discrétion nous valut des regards obliques pendant quelques mois, jusqu’à l’apparition de mon képi.

f00030491.jpgJ’ai finalement intégré l’ »X » en trois demi, et quelques kilos de moins. J’ai débuté ma vie de karva un beau matin de septembre, et comme pour toute rentrée des classes qui se respecte mon papa et maman étaient à mes côtés.

Les allers retours en train vers Marseille allaient se succéder à une cadence militaire; mais peut-être aurais-je du parler de permission. La mythique BB qui emmenait les wagons vers la capitale arrachait à chaque départ, quelques larmes aux mères dont les sentiments oscillaient entre fierté et tristesse.

Ainsi se créait sur les quais de la gare St Charles un groupe qui se donnait un rendez-vous tacite les dimanches soirs.

Le bonheur ne dura qu’un temps : il fallut quitter la montagne Sainte-Geneviève, pour le plateau du Larzac. Je fis mes classes dans ce lieu perdu au milieu des Causses, nommé la « Cavalerie ».

Je passais en quelques heures des garçons en veste blanche qui nous servaient les repas à notre arrivée à la rue Descartes à un apprentissage de la vie militaire dans un camp vétuste et sale. Les visites dominicales de la famille et de salutaires escapades gastronomiques au cœur de l’Aveyron me mettaient du baume au cœur.

Quelques temps plus tard je retrouvai mon casert avec plaisir, aussi grand que celui que j’éprouverai en arborant une splendide paire de « gammas » sur mes épaulettes.

2004214890011.jpgPar l’effet d’un hasard malicieux, l’école était commandée par le général de brigade Ernest Mahieux (X 1930; décédé en 1977 ) qui avait sous ses ordres son fils François.

C’était le début d’une époque fabuleuse.

Pourtant lorsque je me retrouve un dimanche matin en grand uniforme, sur La Canebière pour une photo « officielle » chez Photo Éclair, ce fut un moment de grande solitude. Il fallait sacrifier à la volonté paternelle de graver pour l’éternité le retour de Césariot au Bar de la Marine.

Je dus apprendre à gérer cette nouvelle vie faite de travail et de tentations. Comment trouver le juste équilibre entre la vie parisienne, les filles et cet impitoyable classement qui vient vous ramener à la réalité :

- Vous êtes le numéro 30 !

- Qui est le numéro 1 ?

Notez que dans cet version « X » du Prisonnier (The Prisoner) vous savez qui est le Numéro 1.. Bonjour chez vous !

L’obsession du classement est bien présente : vous entendez parler de soirées aux Folies Bergères, de concerts, de bal de l’X, de Point Gamma et votre écho intérieur vous répond invariablement : classement !

Le but c’est de décrocher les Mines, les Ponts ou l’ENA et puis peut-être, pantoufler dans le privé…

Et lorsqu’un jour vous découvrez qu’à la suite d’une épreuve de dessin vous êtes cb0401291.jpgplacé dans le peloton de tête vous n’en croyez pas vos yeux.

Est-il nécessaire de préciser que les enseignements sont d’une qualité exceptionnelle. Mes professeurs s’appellent Laurent Schwartz ou Louis Leprince Ringuet.

Les séquences s’enchaînent dans ma tête : je passe d’une année à l’autre, d’un visage à l’autre, savant mélange de fondu enchaîné, de flash-back et de morphing.

Je n’ai pas oublié les camions militaires dans la cour de l’école, les adjudants qui veillaient sur ce régiment de Marie-Louise, (l’un deux, Cardinal, est baptisé par nos soins « Son Éminence »), le bruit des bottes de cavaliers dans les escaliers et celui du plongeon des nageurs dans les eaux de la piscine. Polytechnique la studieuse est aussi sportive.

Rue Quincampoix une affiche m’interpelle : Obélix invite Falbala à un banquet de Polytechnix par la grâce du crayon d’Albert Uderzo, une autre fois Franquin soufflera à Gaston Lagaffe, l’idée d’emmener Mademoiselle Jeanne à l’une des fameuses soirées de l’X et tant pis pour les contrats : Dupuis et De Maesmaker attendront.

L’extravagant Salvador Dali lui-même, nous recevait dans son hôtel particulier si nous venions en « GU ».

Puis Mai 68 surgit aux portes de l’X. Les explosions retentissent rue des Écoles, des élèves font le mur et se retrouvent boulevard Saint-Michel aux côtés des manifestants; moi, je franchis les barrages de gardes mobiles en laissant mon képi sur la plage arrière de ma Renault.

cwe38201.jpg J’ai, quelques années plus tard découvert les deux versants de la même histoire : le bruit courait à l’X que la consigne était de veiller à ce que l’école ne tombe pas aux mains des émeutiers, or, sous le couvert de l’anonymat un ancien militant maoïste me révéla qu’il était bien dans les intentions de quelques uns d’occuper l’École Polytechnique.

Pour moi une autre décision fit l‘effet d‘un couperet de guillotine, plus assourdissante qu’une grenade : après Mai 68 le classement fut gelé. Adieu les Mines et les Ponts…Bonjour l’Insae et Sciences Po Paris.

L’élection du bureau des élèves, la Kes, donne lieu à des journées mémorables : qui aurait imaginé qu’un spectacle de Claude Confortés adapté d’une série de Georges Wolinski, « Je ne veux pas mourir idiot » serait joué au printemps 1969, dans un amphi de l’X, les chansons du spectacle étant écrites et chantées par Evariste

Jour de France, Lui, France-Soir, L’Aurore, créent des numéros spéciaux pour les différentes listes candidates : HTP, Candy, Sphax, VTS, NPS.

Pour moi ce fut l’occasion de faire visiter à mes proches, ce lieu qui, chez nous, faisait l‘objet d‘un vrai culte. Ce jour là un élève pénétra dans la boutique du coiffeur, outre le fait que j’avais fortement maigri, le bonhomme me dépassait d’au moins vingt kilos. Mon frère s’écria alors : c’était bien la peine de se monter Les Crêtes !

 

Du 501ème RCC de Rambouillet à Kehl (Allemagne), de l’École d’Application du Génie d’Angers à Manhattan, la grande muette m’a fait voyager, durant trois années, grâce à une de ses plus prestigieuses institutions.

Je suis resté fidèle à cet école au travers de ces deux nombres : mon matricule et mon numéro de casert…mais je dois arrêter là ces confidences.»

Pour la Patrie, les Sciences et La Gloire pr840581.jpg

Pendant des années Emmanuel entendit cette phrase :

« Fais attention à ce que tu fais, à ce que tu dis, marche dans les rails car, à chaque instant, tu peux causer un préjudice à l’aîné. Si ton nom apparaît une seule fois dans des fichiers administratifs, c’est toute la famille qui subira l’opprobre. Alors ne t’avise pas d ‘afficher tes opinions qu’elles soient politiques ou non .»

Ceci n’est pas le témoignage d’un X…

Conclusion : « Si ce n’est toi c’est donc ton frère. »

A Yves L.C. et S.H.

 



Il n'y a actuellement pas de commentaire pour cet article.

Laisser un commentaire