Ce petit chemin …

The Fantastic Four (Part Two) 

CB :  » C’était un bel homme, tu sais »

AN : « Qui ? »

CB : « Monsieur Marciano, David Marciano, Premier Ministre Officiant, c’était son titre. »

« ll était en poste à Marseille où il secondait le Grand Rabbin Israël Salzer… »

Celle qui s’exprime ainsi, nous l’appellerons Mme Claire Benveniste, et nous ne donnerons pas son âge comme il sied de le faire quand on parle d’une dame. Mais elle garde en mémoire tant d’anecdotes, tant de souvenirs, qu’il m’a semblé opportun de receuillir son témoignage. 

A part certaines dates historiques qui ont été rectifiées avec son accord, dans son ensemble la transcription respecte fidèlement le récit.

CB : « Mais en vérité l’histoire que je veux te raconter commence en août 1945. Si tu veux savoir où tu vas il faut que tu saches d’où tu viens.

Nous étions de retour à Marseille après nous être cachés en Haute-Loire et dans la Drôme pendant toute cette période qui va de janvier 1943 jusqu’à la libération. Nous, nous avons été sauvés par les habitants du Chambon-sur-Lignon, mais j’ai vécu aussi à Dieu-le-Fit et Poet-Laval.

Après guerre, la communauté juive de Marseille s’articulait autour de familles dites d’Avignon et du Comtat Venaissin,  d’autres venant d’Alsace ou des pays de l’Est, certains avaient déjà quitté les « colonies françaises du maghreb »; il y avait aussi ces hommes d’Afrique du Nord, qui avaient combattu avec les alliés à Monte-Cassino sous les ordres de Juin et avaient choisi de s’établir dans la Cité Phocéenne, et enfin une communauté greco-turque, israélites de Salonique, de Brousse, et de Constantinople. 

Ces derniers étaient les héritiers des juifs d’Espagne fuyant les persécutions et l’inquisition; ils parlaient un espagnol enraciné dans le  15ème siècle auquel étaient venus s’ajouter quelques mots d’hébreu. 

Ils intégraient également des passages en espagnol durant les offices du Yom Kippour ou lors du seder de Pessah.  Ils se réunissaient à l’oratoire de la rue Sylvabelle, le salon Massilia.

Une partie des fidèles de cette salle va se retrouver dans l’équipe fondatrice de la synagogue Ozer Dalim, impasse Dragon.

(Le professeur Vidal Sephiha explique que le Ladino est avant tout la traduction mot à mot de l’hébreu en espagnol…mais généralement on fait l’amalgame entre langue parlée et traduction)

C’est ainsi que sur Marseille, l’on retrouvait des noms comme Valabrègue, Olmer, Daniel, Wolf, Sasportas, Dreyfus, mais aussi Chetrit, Azria, Mechoulam,….

Le premier évènement d’après guerre qui nous marque c’est l’histoire de ce bateau rebaptisé en mer « Exodus 47 »; le President Warfeld quitte Sète le 10 juillet 1947 avec, à son bord, 4000 réfugiés d’Allemagne. Un mois plus tard, le refus britannique de le laisser accoster à Haifa le contraint à revenir à son point de départ.

Le second c’est l’affaire Finaly, qui s’achève en juin 1953. Deux enfants dont les parents ont été tués à Auschwitz, seront restitués à leur tante après moult péripéties. Les institutions catholiques Notre Dame de Sion qui les ont cachés et sauvés pendant la guerre, « freinent » le retour des enfants.

La fin de la guerre d’Indochine le 7 mai 1954 avec la défaite de Diên Biên Phu et le début de la guerre d’Algérie à la Toussaint 1954, permettent de donner une idée du contexte politique à l’arrivée du Rabbin Marciano…. »

On marque une pause, le temps d’un café – kourabié…la prochaine fois j’apporterai la confiture de pétales de roses.

AN : « Mais depuis le début de votre récit, mis à part le fait essentiel d’avoir survécu à la Shoah, le tableau que vous brossez me semble plutôt sombre…N’y a-t-il pas eu un évènement heureux ? » 

CB : « Oui nous étions vivants et heureux d’être à nouveau ensemble…Je retrouvai avec joie mes amis des E.I.F. : Elephant, Cacao, Kangourou, Tapir, Hirondelle, Gamal, Catapulte….

Le seul fait de s’assoir au café Glacier ou au Café Riche nous suffisait.

 Il y avait même cet homme, un riche négociant qui prit la présidence de l’OM en 1956, Saby Zaraya. Il fut président de l’OM de 1956 à 1963. Il perdit beaucoup d’argent dans l’aventure…son argent. Mais son nom était associé à la descente du club en deuxième division en 1958 . Il a quitté ce monde en décembre 2006…

 La nuit du 25 août 1958, nous fûmes réveillés par un bruit assourdissant : le dépôt de Mourepiane venait de sauter…nous étions confrontés à une guerre qui traversait la méditerranée…d’ailleurs on ne parlait pas de guerre mais d’évènements d’Algérie…

Certains,  se sentant menacés par l’OAS (Organisation Armée Secrète, partisan de l’Algérie Française) prendront des mesures de sécurité et iront jusqu’à porter une arme sur eux.

Mais la vie devait continuer…Les commerçants détaillants s’installent sur les rues de Rome, Paradis et Saint Ferréol, et également rue d’Aix. Les grossistes se retrouvent Rue Tapis-Vert, Rue Longue des Capucins, Rue du Petit Saint Jean…certains ayant récupéré les locaux qui leur avait été confisqués par le Commissariat aux Questions Juives.

Marseille va vraiment changer avec l’arrivée des « rapatriés d’Algérie »…Et on ne peut pas dire que l’accueil fut chaleureux…Je ne souviens plus très bien de la déclaration de Gaston Deferre (  « Marseille a 150 000 habitants de trop. Que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs. » Juillet 1962)  mais ce que je peux te dire c’est qu’ils ont souffert deux fois : quand ils ont quitté l’Algérie et quand ils sont arrivés en France. Et j’en connais qui ont eu du mal à leur ouvrir les portes…

La communauté s’agrandit, il faut d’autres synagogues, qui dans un premier temps vont se concentrer rue Breteuil et Impasse Dragon, où l’on ne viendra plus chercher les traditionnelles « Matsot » pour célébrer la sortie d’Egypte : désormais les fidéles se presseront dans trois nouvelles salles consacrées à la prière. Les ashkenazim auront la leur.

Par la suite la municipalité de Marseille mettra à disposition  des salles  comme l’Opéra.

Pour récolter les fonds necessaires à la vie cultuelle, on compte sur de généreux donateurs ou sur des galas donnés par des vedettes de l’époque…Et dans les années 60, pour la communauté juive gréco-turque, l’homme en vue s’appelle David Arugete, Dario Moreno.

Les Ozer Dalim le feront venir, à Marseille, et devront satisfaire tant bien que mal, les caprices de diva du chanteur qui réclamait…une cadillac rose !  

D’autres artistes comme Herbert Pagani (Guedj),  Enrico Macias, Michel Boujenah, viendront se produire pour soutenir les associations ou les radios locales…Rika Zarai, elle même, surprendra par sa disponibilité, les bénévoles de la Coopération Féminine… 

Jusqu’en 1961, la célébration de la majorité religieuse d’un garçon ou Bar Mitzva ne donne que très rarement lieu à une grande fête, l’évènement étant célébré à la maison.  

Les offices de la rue Breteuil sont empreints de la personnalité de Salzer…C’est un litteraire qui possède une solide formation en latin, en grec et bien sur en hébreu…C’est un érudit..Mais il n’a pas le charisme d’un Jo Sitruk qui lui succédera et qui va  prôner un retour à une stricte « observance » du judaisme, même si je caricature….

A cet instant je me dis qu’il serait opportun de te rappeler ces noms pour qu’on ne les oublie pas…Maître Charles Haddad, Le Docteur Heiselbec, les frères Emram, Serge Pozmentier, Victor Algazi, Nicole Zemmour, Rolland Drai, Albert Attas, et j’en oublie…Ils ont tous oeuvré pour la communauté.

David Marciano avait une voix puissante. Certains membres de la chorale de Breteuil, qui était accompagnée à l’orgue par Mag Tayar, laissaient volontiers courir le bruit que le cantor ne chantait pas toujours juste..Y avait-il de la jalousie dans l’air…ce n’est pas impossible. Mais ce que je peux te dire, ijo, c’est que, quand il chantait Schéma Israel, il me donnait la chair de poule et je n’étais pas la seule. Et en plus …il était très séduisant…Mais j’étais déjà mariée et lui aussi…A mon âge on peut tout avouer ou presque… »

En 56 au moment de la crise de Suez, puis en juin 67, et en octobre 73 nos jeunes se portèrent volontaires pour travailler en  Israël pour suppléer les hommes qui étaient au front.

Je ne suis pas surprise que Paul aie tenté l’experience du Kibboutz deux ans après son accident de moto.

Marseille était une ville qui vivait sur ses acquis : le port, les compagnies maritimes, le savon, l’huile etc…Les grandes familles s’appellaient Fabre, Bonasse, Maurel, Fraissinet, Rastoin, Paquet, puis Cordesse,  Jourdan-Barry, Recoing etc…

A partir des années 60 le pouvoir politique et économique est incarné aussi par  ceux qui participent au nouvel essor de la ville, architectes : avocats, ingénieurs, médecins, industriels. Sans oublier ceux qui président aux destinées de l’Olympique de Marseille.

Deferre a entamé de  grands travaux   : du Tunnel sous le Vieux Port, en passant par la Corniche Kennedy, le Métro, et les plages du Prado…. »

AN : « Chère Madame Benveniste, tout ceci c’est le contexte.. mais les Marcianos ? « 

CB : « Tu es trop pressé mon fils »

AN : « Alors je vous laisse parler.. »

CB : « Ceux qui réussissent on les trouve aussi dans ce qu’on appelle la mode, les vêtements, la bijouterie…Quand les affaires « marchent » on se rapproche généralement du 8ème arrondissement…Il est de bon ton d’habiter du côté de la Résidence Ile de France, et plus tard de La Cadenelle ou du Parc Thalassa…le must étant le square Monticelli (On y retrouve Mr Caraco, le marchand de meubles, le professeur Jacques Cain, psychiatre) ou la Corniche »

On fréquente le Tennis William, la Cravache, le Golf Club d’Aix Marseille ou le Cercle des Nageurs. On assiste aux matches Tribune Jean Bouin ou Tribune Ganay…Il faut dire que sous l’impulsion de Marcel Leclerc, PDG de Télé-Magazine, l’OM remporte la Coupe de France contre Bordeaux en 1969.

Eh oui déjà les années 70 se profilent à l’horizon….le règne du jean a commencé depuis longtemps aux USA. Mai 68 et toutes les révolutions, culturelles et musicales, étaient passées par là…et puis il y aura Woodstock.

Et surtout on évite de regarder ce qui se passe dans les quartiers dits populaires ou périphériques. On en parle pas mais on le voit quand on emprunte l’autoroute qui conduit à Marignane…On avait oublié les tabors marocains du Général Guillaume, les tirailleurs sénégalais, les tirailleurs algériens de De Monsabert qui avaient libéré la ville en aôut 1944…La mémoire est sélective parfois.

Pour se changer les idées on part au ski en hiver (Orcières Merlette, Serre Chevalier, Pra Loup) et on réside au bord de la mer en été (Carry, Cassis ou Bandol)…Tout ceci, en attendant de découvrir les joies du Club Méditerranée…En 1969 un architecte du nom de Paul Dubuisson a dessiné les plans d’une résidence, située dans une calanque juste avant Bandol et l’a baptisée Athéna Port. On y retrouve une partie des anciens EIF… »

AN : « Paul raconte que c’est à Bandol qu’il commence à travailler avec ses frères …et que c’est là qu’ils ouvrent leur première boutique…MGA » 

CB :  » Cette ville leur a porté bonheur.. A cette époque il n’y pas que les jeans MGA, les jeunes recherchaient les marques Mc Keen (David Méchaly Père de Franck ), Number One, Georges Garat, Lois, Rica Lewi, Lee Cooper, Label Five  etc…

C’est l’âge d’or de la rue d’Aix…Revacuir, DNS, Mac12, NewStephan, Ety shop, se disputent une clientèle cosmopolite, qui a déambulé le long du cours Belsunce, ignorant la façade de l’Alcazar, ce music-hall, où le public faisait trembler l’artiste.

Dans le centre ville une boutique est l’objet de toutes les attentions : le Duc de Kent, situé rue St Ferréol. On murmure que Gaston Deferre y a fait quelques emplettes…

AN :  » Info ou Intox ?  »

CB : « Je pense que c’est vrai; en tous cas le magasin connaîtra une forte ascension et on le retrouvera sous l’enseigne Old River, la marque au canotier fondée en 1972 par Edouard Vernis.  On se presse chez lui pour acheter les fameux T-shirts « Fruit of the Loom ».

Ils sont importés sur Marseille par un certain Monsieur Tejedor. Son local est situé du côté de la rue de la République. Le fils de Tejedor est footballeur professionnel à Bastia (SECB) et fait partie de l’équipe qui affrontera l’Olympique de Marseille en finale de la Coupe de France de Football au Parc des Princes en 1972.

Le père de Lionel fait alors appel à deux fabricants installés rue Tapis Vert, Benjamin et Yves C.., pour faire les « tenues de ville » de l’équipe de l’Ile de Beauté ».

Huit années plus tard, les deux frères rendent visite aux patrons de MGA dans leur atelier de la Capelette : pour eux c’est la dernière chance de quitter le textile l’esprit tranquille. Ils ont été mis en relation par d’anciens EIF, Gamal et son épouse. Leur démarche consiste à louer leur fond de commerce situé 15A rue Tapis Vert, pour une période de deux ans. Ce qui se fera à partir du printemps 1980. Pourtant, les Marciano ont déjà mis un pied aux States..  »

AN :  » On raconte beaucoup de choses à leur sujet, non ? « 

CB :  » C’est la rançon du succès…

Tu trouveras toujours quelqu’un pour te dire qu’il a créé le patron des jeans de telle marque . 

Plus ton affaire prend de l’importance plus la rumeur enfle. Je ne sais pas si des Airbus partaient de France vers Los Angeles avec à bord toutes les personnailtés du show-bizz français, pour assister à l’une de leurs fêtes; je ne sais pas s’ils ont négocié avec Bercy leur retard de TVA et coupé la « poire » en deux…. 

Ce que je sais c’est qu’ils ont cru en eux et au rêve américain…Tu sais ce qu’on dit chez nous :          » Change de lieu, change de chance »

Allez, ijo, il faut partir maintenant ..et n’oublie pas « Tu que tienes vidas largas »

En souvenir de Castor et Manitou



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