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Archive pour la catégorie « Le rétro »

Les chemins de l’Histoire

hlcl01571.jpg Dans les années 60-70, l’Histoire et la culture  générale, empruntent de multiples chemins en vue de séduire les jeunes générations. En dehors des programmes scolaires, la légende des Siècles (merci Victor) nous fascine à travers ce que l’on n’appelle pas encore les mas média.

Au cinema, les fresques d’Abel Gance, ou de Sacha Guitry, s’éclipsent quelque peu  devant les nouvelles  productions des majors américaines.

 On se presse pour voir Lawrence d’Arabie, Paris Brûle-t-il ? (Réalisation René Clément, Scénario de Francis Ford Coppola, Gore Vidal, Jean Aurenche, …) Ben-Hur, Le Jour le Plus Long, Le Docteur Jivago, ou Alamo. Les scénaristes prennent bien souvent des libertés avec la vérité mais qu’importe.

 Les personnages vont désormais graver leur visage dans nos mémoires, sous les traits de John Wayne, Peter O’Toole, Rex Harrison, Richard Burton, Charlton Heston et bien sur Elizabeth Taylor. 

Nous ne sommes pas encore aux temps d’Apocalypse Now ou de Caligula. La censure et les parents veillent.

Les passionnés vont se diriger vers la presse écrite : la revue Tout l’univers, l’encyclopédie des jeunes propose une approche ludique de l’histoire de l’humanité : les articles explorent un large éventail de domaines, soutenus par un graphisme soigné. Ces lecteurs poursuivront la quête du savoir avec les séries Connaissances de l’Histoire et Grands Peintres voire Sciences et Vie ou Historia.

Les accrocs de la vulgarisation plébiscitent le journal Spirou qui publie les histoires de  L’oncle Paul . S’instruire en se distrayant : pourquoi pas ?

Ne nous voilons pas la face : le SLC (Salut les Copains) avec Dutronc en couverture sera très recherché, de même que ces quelques spécimens repérés en page centrale de Lui ou de l’édition américaine de Playboy

Côté petit écran, on n’ira tout de même pas jusqu’à dire que Thierry La Fronde ou Zorro apportent leur pierre à l’édifice de l’éducation nationale. Quoique, même s’il n’y a pas matière à comparaison, l’impact de la diffusion de première adaptation des Rois Maudits de Druon, en 1972 fut considérable.

Les publicitaires vont aussi surfer sur la vague. Certes la quasi totalité des annonceurs va s’afficher ouvertement copocléphile, mais le créneau de la connaissance va être plus qu’utilisé. L’huile et le café notamment nous invitent à la découverte des pays de l’Amérique du Sud, des Provinces de France ou des navires célèbres.  (Huilor Dulcine).  

Et le jeu me direz-vous ?  Il est de la partie et pas seulement par le biais du déguisement : Rome et Carthage devient un jeu de société et les plus adroits consacrent des heures à reconstituer la Santa-Maria ou le USS Saratoga. (Maquettes Revell ou Heller)

Pour ma part j’ai aussi découvert l’Histoire par le truchement de jouets venus tout droit du Royaume-Uni. C’est à eux que je dois ma passion des faits d’armes  de la Guerre d’Indépendance des États-Unis, de la guerre de sécession ou de ce peuple Zoulou qui avait infligé une cuisante défaite à l’armée de sa gracieuse majesté, la reine Victoria en 1879 à Isandhlwana.

Je vous invite vivement à vous rendre sur le site de William Britain  : le souci de la finition, la reconstitution des batailles est leur marque de fabrique. Leur devise : « Détail, Qualité et Authenticité depuis 1893″. 

Aujourd’hui, si je n’oublie pas que la guerre est une horreur au delà du clinquant des uniformes, je ne dédaigne pas emprunter ces chemins détournés, qui me reconduisent au coeur de l’Histoire.      



Lecture pour tous…..

Le 15 mars 1968, Le Monde publie un article de Pierre Viansson-Ponté, « Quand la France s’ennuie », titre qui fait référence à une phrase d’Alphonse de Lamartine «La France est une nation qui s’ennuie.».

 Certains passages sont d’une troublante actualité. 

k25631191.jpg  »Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde. La guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir « un milliard pour le Vietnam », 20 F par tête, 33 F par adulte, ils sont, après plus d’un an de collectes, bien loin du compte.

D’ailleurs, à l’exception de quelques engagés d’un côté ou de l’autre, tous, du premier d’entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l’été dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions en six jours, l’accès était terminé. Les guérillas d’Amérique latine et l’effervescence cubaine ont été , un temps, à la mode elles ne sont plus guère qu’un sujet de travaux pratiques pour sociologues de gauche et l’objet de motions pour intellectuels.

Cinq cent mille morts peut-être en Indonésie, cinquante mille tués au Biafra, un coup d’Etat en Grèce, les expulsions du Kenya, l’ « apartheid »sud-africaine, les tensions en Inde : ce n’est guère que la monnaie quotidienne de l’information. La crise des partis communistes et la révolution culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis et les difficultés anglaises.pha0550000291.jpg
 

De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d’ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu’elle n’est ni impliquée ni concernée nulle où que ce soit dans le monde.

La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme.

Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n’en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pis tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles.

c0021756ts1.jpgHeureusement, la télévision est là pour détourner l’attention vers les vrais problèmes : l’état du compte en banque de Killy, l’encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d’avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France.
 

 Le général de Gaulle s’ennuie. Il s’était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d’aller, officiel et bonhomme, du Salon de l’agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d’autre ? Il s’efforce parfois, sans grand succès, de dramatiser la vie quotidienne en s’exagérant à haute voix les dangers extérieurs et les périls intérieurs. A voix basse, il soupire de découragement devant la « vachardise »de ses compatriotes qui, pourtant, s’en sont remis à lui une fois pour toutes de leurs affaires. Ce qui fait d’ailleurs que la télévision ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable pour la première fois depuis un siècle.

Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d’eux. Aussi le calme règne-t-il.k22141561.jpg

La réplique, bien sûr, est facile : c’est peut-être cela qu’on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter les guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent que plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent de la paix, de la stabilité, du calme social.


L’argument est fort. Aux pires moment des drames d’Indochine et d’Algérie, à l’époque des gouvernements à secousses qui défilaient comme les images du kaléidoscope, au temps où la classe ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et la force, il n’y avait pas lieu d’être particulièrement fier de la France. Mais n’y a-t-il vraiment pas d’autre choix qu’entre l’immobilité et la tempête ? Et puis, de toute façon, les bons sentiments ne dissipent pas l’ennui, ils contribueraient plutôt à l’accroître.

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aiment le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d’essayer, simplement pour voir, comme au poker. L’agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi. On ne construit rien sans enthousiasme.

fst0560311.jpgLe vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.
Dans une petite France presque réduite à l’hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion.
 Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui. »

PIERRE VIANSSON-PONTE
Le Monde du 15 mars 1968